Eugène Leroy, un nu dans la matière

Il y a des tableaux qu’on regarde, et d’autres dans lesquels on s’enfonce. Ce Nu de 1965, signé Eugène Leroy, appartient à la seconde famille. Une huile sur toile de 145 x 89 cm, debout comme une stèle, dont la surface ressemble moins à de la peinture qu’à une écorce, à un mur, à un morceau de terre retournée.

EUGÈNE LEROY (1910-2000)
NU, 1965
Huile sur toile
Signé au dos, mention du titre, de l’année et des dimensions ; sur le châssis, réf. 1909 de la galerie Protée au feutre.
145 x 89 cm

Certificat d’authenticité de J.-J. Leroy, fils de l’artiste, du 10/01/1992
Certificat d’authenticité de Laurence Izern, directrice de la galerie Protée, du 17/01/1992

Provenance :
Atelier de l’artiste
Galerie Claude Bernard
Collection privée
Galerie Protée, réf. dans les archives sous le n° 1909
Collection privée, Paris

À première vue, on croit à l’abstraction. Puis, peu à peu, une présence se dessine dans l’axe vertical. En haut, une tête surgit sous des masses sombres, noirs, bleus profonds, bruns, qu’une tache d’un jaune-vert acide comme une chevelure vient embraser. Au centre, une large clarté de chairs, blanc cassé, beige, rosé, ocre, tient lieu de corps. Plus bas, ocres, rouges et noirs s’épaississent et le corps se perd dans le fond.

Détail Eugène Leroy - Nu

Rien n’est posé sur rien : la figure et le fond ne font qu’un. Le nu féminin n’est pas décrit, il surgit de la matière, s’y dissout mais reste présent.

Cette émergence est le fruit d’un travail d’une patience presque monacale. Leroy superpose les couches au couteau et à la brosse, pendant des mois, parfois des années, jusqu’à ce que le sujet soit presque effacé, puis retrouvé dans la peinture. Les touches verticales rythment la toile de haut en bas. Il garde la tradition de la peinture à l’huile.

Détail Eugène Leroy - Nu

Eugène Leroy a notamment dit chercher « une sorte d’absence presque, pour que la peinture soit totalement elle-même ».

La couleur n’a rien d’un coloriage : une dominante de terre (ocres, beiges, vert-gris) unifie l’ensemble, les noirs brillants creusent des gouffres, les rouges jettent des éclats de chair vive, de sang, et quelques bleus, jaunes, verts et oranges, par touches isolées, empêchent la masse de s’éteindre.

La lumière, elle, ne vient d’aucun éclairage fictif : les parties claires, plus épaisses, renvoient la lumière réelle de l’ensemble, tandis que les noirs l’absorbent. Ici, la matière n’illustre pas le sujet, elle est le sujet. Et c’est précisément ce qu’aucune reproduction ne rend : il faut se tenir devant l’œuvre.

Pour comprendre d’où vient ce geste, il faut remonter à Tourcoing, où Leroy naît en 1910, puis à l’École des Beaux-Arts de Lille, où il se forme. Il hante ensuite les musées, le Louvre surtout, et s’y nourrit de Rembrandt, de Giorgione, de Titien, de Rubens, de Chardin, mais aussi de Bonnard, de Soutine, de Rouault. Il en retient la lumière et la chair du pigment.

On pense au Rembrandt tardif pour cette chair faite de pâte, à Soutine pour la violence de la matière, et, parmi les contemporains, à Auerbach ou à Kossoff.

Leroy, lui, reste dans le Nord, à Wasquehal où il meurt en 2000, enseigne le dessin et peint à l’écart des courants parisiens.

Sa reconnaissance viendra tard, dans les années 1980 et 1990, d’abord par l’Allemagne et les Pays-Bas, avec notamment la rencontre avec Georg Baselitz et le marchand Michael Werner en 1961. Leur soutien le fait connaître à l’international.

En 1965, il est encore un peintre discret, mais sa méthode est déjà là, entre figuration et abstraction, ni lyrisme gestuel ni informel, car la figure demeure son point de départ et son point d’arrivée.

Le tableau a aussi une histoire, et elle se lit au dos. Le châssis, maculé de peinture, dit à lui seul un homme qui reprenait sans cesse sa toile. On y relève la signature, le titre, l’année et les dimensions, ainsi que la référence 1909 de la galerie Protée, tracée au feutre.

Eugène LEROY (1910 - 2000) - Nu, 1965, VERSO

Deux certificats, tous deux de janvier 1992, l’accompagnent : celui de Jean-Jacques Leroy, fils de l’artiste, et celui de Laurence Izern, directrice de la galerie Protée. La provenance trace un joli parcours : l’atelier de l’artiste, la galerie Claude Bernard, une collection privée, la galerie Protée, puis une collection privée parisienne.
 

Pour prolonger le regard, vous pouvez trouver des œuvres de ce grand peintre au MUba Eugène Leroy, à Tourcoing, qui porte son nom et réunit nus et portraits de plusieurs périodes. Le musée LaM, à Villeneuve-d’Ascq, replace l’artiste dans l’art moderne et contemporain. Le Palais des Beaux-Arts de Lille, enfin, garde le lien avec sa région. Le Centre Pompidou, comme d’autres musées français, allemands, néerlandais, danois ou américains, conserve aussi des peintures de lui. Le MAM de Paris, en 2022, a organisé une grande rétrospective qui a connu un vif succès.

Eugène Leroy s’impose comme une voix singulière, inclassable, qui défend la peinture comme expérience de la matière et du temps. C’est incontestablement l’un des peintres majeurs du XXe siècle.