Henri Matisse, Modernité du nu féminin
De tous les artistes ayant marqué le vingtième siècle de leur activité, peu l’auront fait de manière aussi marquée qu’Henri Matisse, qui, en début de siècle, est considéré comme le révolutionnaire du mouvement dit « fauve », puis le « peintre du bonheur de vivre » dans la seconde partie de sa carrière. C’est peut-être cette ambiguïté de l’œuvre de Matisse qui le rend essentiel, tant auprès des artistes que du public, qui l’a pourtant rejeté dans un premier temps, comme le montrent les réactions hostiles du fameux Salon d’Automne de 1905 avec la « cage aux fauves ». Pablo Picasso, dont il a été proche, le voyait ainsi comme un concurrent et comme un grand artiste, et Andy Warhol disait lui-même qu’il « [voulait] être Matisse »[1]. Matisse a échangé avec l’abstraction sans jamais s’y abandonner complètement, à l’inverse d’autres artistes du groupe fauve original comme Maurice de Vlaminck ou Raoul Dufy.
Henri MATISSE (1869-1954)
Nu, Vence 1948
Fusain et estompe sur papier
Signé et daté avril 48 en bas à droite
60 cm X 40 cm
Confirmation écrite du numéro d’archive Matisse (n° 41) par Madame Wanda De Guébriant au dos de l’œuvre en date du 19 mai 2015 suite à la perte par les anciens propriétaires du certificat original Accompagné d’un passeport de libre circulation du 26/10/2016
Provenance :
Pierre Matisse New York
Exposé à la gallery Maeght en 1952
Ancienne collection Arthur Salz New York
Galerie Berggrüen en 1963
Galerie Loeb Krugier 1968
Galerie Bellier 1988
Vente Sotheby’s Londres 28 novembre 1988 n° 277
Vente J .C Anaf Lyon 23 octobre 1996 n° 219
Henri MATISSE (1869-1954), Nus de dos, 1908-1931, bronze.
Henri Matisse, qui s’est adonné à la peinture, à la sculpture, mais a également réalisé d’importants reliefs comme ceux en bronze de la série Nus de dos, qui montrent une géométrisation progressive des différents éléments qui les composent, les faisant évoluer vers une abstraction croissante.
A la fin de sa vie, il est gravement atteint d’un cancer du côlon. Il est alors limité aux pochoirs et aux collages, comme le Nu bleu III, de 1952, dont il peut déléguer l’exécution, et au dessin, qu’il pratique parfois alité, à l’aide d’un bâton de près de deux mètres, pour atteindre sa feuille.
Henri MATISSE (1869-1954), Nu bleu III, 1952,
Papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile, 112 x 73,5 cm
Paris, Centre Georges Pompidou.
Cette discipline quotidienne lui a permis de conquérir la plus grande liberté.
Le dessin que nous vous présentons est issu de cette période de la vie de l’artiste, qui disparaît en 1954. Datée d’Avril 1948, l’œuvre sobrement titrée Nu, présente une figure féminine dans une posture pour le moins académique, une femme assise de trois-quarts, une réelle présence et énergie dans ce dessin renforcée par sa technique qui lui est propre :
L’artiste utilise le fusain ou l’estompe pour capturer l’expression humaine et la sensibilité du modèle donnant une importance à la ligne et à la couleur sous-jacente.
Elle est en tout cas très éloignée dans son rendu comme dans son exécution des œuvres très schématiques, proches de l’abstraction qu’a pu réaliser Henri Matisse avec des collages de différentes couleurs comme dans l’Escargot, et renvoie davantage à certaines œuvres de jeunesse d’inspiration orientaliste voire ingresque, comme dans Luxe, calme et volupté, 1904.
On peut cependant y reconnaître des éléments significatifs du vocabulaire pictural d’Henri Matisse. Le visage de cette femme, de forme ovale, renvoie à un traitement de la tête chez l’artiste que l’on retrouve dans des œuvres plus anciennes comme La femme au manteau violet, 1937.
Henri MATISSE (1869-1954)
La femme au manteau violet, 1937
Huile sur toile,
81 cm × 65,2 cm (31 7⁄8 in × 25 11⁄16 in),
Museum of Fine Arts, Houston.
Nu debout, 1947,
huile sur toile,
Centre Pompidou
Mais aussi dans une certaine mesure de par les volumes du corps et l’absence de traits précis du visage dans le “nu debout 1947” au musée Matisse au Cateau-Cambrésis.
Il faut également prendre en compte qu’à partir de 1946 et jusqu’à son achèvement en 1951, Henri Matisse entreprend la construction de la chapelle du Rosaire à Saint-Paul-de-Vence, dans le sud de la France. C’est en reprenant contact avec Monique Bourgeois, infirmière dont il avait été proche avant la Seconde Guerre mondiale, et devenue membre de l’Ordre des Dominicains, qu’il décide de construire un lieu de culte pour cet ordre. Il avait auparavant réalisé plusieurs œuvres dont Bourgeois était le modèle, on peut ainsi trouver une similitude dans l’ovalité du visage avec notre œuvre de 1948.
En avril 1948, on sait que Matisse visite le château Grimaldi à Antibes proche de Vence et qu’il fait des croquis d’après des peintures de Picasso…
Henri MATISSE (1869-1954), Monique Bourgeois, 1943,
Huile sur toile, collection particulière.
Conscient de l’apparente simplicité de ses œuvres, Henri Matisse a toujours laissé cohabiter la couleur et le dessin, et s’attachait à ce que le public n’ait pas idée du travail conséquent qu’elles lui demandaient. Celui qui a laissé derrière lui de nombreux essais sur l’art a ainsi déclaré : « Ce que je poursuis par-dessus tout, c’est l’expression ». D’une grande poésie, notre Nu de 1948 traduit toute la légèreté et le détachement de la fin de la vie du peintre.